Kasuku | Amour et clavecin
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Amour et clavecin

Dorothée aimait son clavecin. François aimait Dorothée. François était aussi ingénieur en micromécanique et en informatique. Il observait Dorothée à son clavecin et voyait la peine qu’elle avait à accorder son instrument presque chaque jour.

Le jour de son anniversaire, elle avait été vraiment surprise et ne s’attendait pas du tout à ce que François lui avait préparé : il avait installé sur chaque cheville de son clavecin un micromoteur couplé à un comparateur de fréquences. Dorothée n’avait plus qu’à jouer une gamme chromatique sur chacun des registres de son instrument et, en une dizaine de secondes, l’accord était réalisé. Le système était si parfait qu’elle pouvait même choisir le tempérament désiré, à l’aide d’une petite commande dissimulée sous l’instrument.

François avait aussi remarqué le léger stress de Dorothée chaque fois qu’elle tournait la page. Il s’était empressé alors de remplacer le lutrin par un écran plat dont la surface permettait d’afficher la double page d’une partition. Il avait au préalable numérisé les partitions dont les pages s’affichaient alors sur l’écran. Un micro discret captait la musique, comparait les successions de fréquences des notes avec celles de la partition et faisait apparaître automatiquement les pages suivantes dès que la musique atteignait la moitié de la dernière mesure de la page.

Peu de temps plus tard, une malheureuse foulure du poignet priva momentanément Dorothée de son clavecin. Immédiatement François installa sous chaque touche un petit aimant couplé à un système électronique qui, lui-même couplé avec les partitions en mémoire, permettait au clavecin de jouer sans aucune aide humaine.

Dorothée prit conscience alors que les moments qu’elle passait autrefois à accorder son clavecin étaient pour elle comme une sorte de méditation qui lui permettait d’échapper à l’ordinaire parfois pesant de la vie à deux. Elle se rendit compte aussi que la petite décharge d’adrénaline qui accompagnait chaque tourne de pages lui manquait. En fait, la technologie lui avait volé son âme.

De son bras valide, elle fit sa valise et elle partit.

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